Une approche bibliométrique des sciences exactes et naturelles
Vous trouverez ici le rapport :
Etude bibliométrique de huit pays Méditerranéens Sciences exactes et naturelles
par Pier Luigi ROSSI et Roland WAAST (IRD)
roland.waast@ird.fr
rossi@bondy.ird.fr
Paris, Septembre 2007, 62 pages
Résumé
Les pays méditerranéens sont de « petits pays scientifiques ». Cela ne veut pas dire pas qu’ils n’ont pas de brillantes capacités, dans des domaines pour eux importants. Cela signifie que, avec de petites communautés savantes, il leur faut choisir des niches pertinentes (qui aient du sens pour le pays, qui correspondent aux capacités, et qui soient anticipatrices). Il leur faut donc bien connaître leur potentiel. Le décompte des publications récentes en donne une première mesure. C’est l’objet de la bibliométrie. Celle-ci s’appuie sur de grandes bases bibliographiques internationales, qui dépouillent un vaste noyau de revues spécialisées du monde entier. Consultées sur de longues périodes, elles permettent de comparer la production de tous pays, et son évolution dans le temps (macro bibliométrie) ; analysées finement, elles permettent d’identifier les capacités par thèmes, et de les localiser par ville ou par institution (micro-bibbliométrie). Pour chacun des 8 pays étudiés nous avons analysé la production globale et son évolution dans le temps, par grandes disciplines. Nous avons fait ressortir les spécialisations remarquables, et mesuré « l’impact » des publications. Les données présentées ici complètent et se nourrissent de celles présentées dans l’analyse de la production par pays du projet ESTIME (« Country leaflet » établi par l’OST).
Les scores de publication de 7 des pays Méditerranéens comparés à deux de pays « témoins » d’autres continents montrent une production modeste des pays Méditerranéens (500 à 1000 publications par an – sauf Egypte : près de 3000). Ils occupent néanmoins une place de tête en Afrique, et d’honneur dans leur environnement asiatique. Derrière l’Afrique du sud, l’Egypte se place seconde sur son continent, suivie désormais par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie groupés. Au Moyen Orient l’Iran seul fait mieux que l’Egypte. L’Arabie saoudite ou les états du Golfe ensemble se situent au niveau d’un pays du Maghreb. Par comparaison avec d’autres pays « intermédiaires » (Chili, Malaisie, Afrique du sud…) qui parient depuis longtemps sur l’éducation, la science, et aujourd’hui sur l’innovation, la distance reste grande.
Le trait saillant est sans conteste l’impressionnante croissance des scores Méditerranéens au cours des deux dernières décennies. La progression est très supérieure à celle enregistrée dans le même temps par la production mondiale. La part de la région dans cette production a plus que doublé en 20 ans, passant de l’invisible à quelque 1 %. Ce résultat est dû principalement au dynamisme du Maghreb, dont les scores ont sextuplé. Le mouvement se poursuit. Dans la courte période des 6 dernières années, le bond en avant de la production scientifique est spectaculaire. Les progressions varient selon les pays et ces Les avancées sont sensibles aux vicissitudes politiques. Elles reflètent évidemment les convulsions historiques, et les aléas du soutien gouvernemental en chaque cas. Ainsi, la production Algérienne est restée en suspens durant les années de guerre civile : de 1988 à 1994. Celle du Liban s’est effondrée pour les mêmes raisons dans les années 80 (et jusqu’en 1995). La production Jordanienne a été atteinte par la première guerre du Golfe. Celle des Territoires palestiniens reste presque invisible. De façon moins dramatique au Maroc, après une période d’actif soutien de l’état (1998_2003) la recherche semble avoir perdu priorité ; les mesures tardent et les résultats s’en ressentent. La Tunisie seule parie vigoureusement et continûment sur la science et sur l’innovation : les résultats grimpent en flèche.
Malgré les avanies dues à un soutien inconstant de l’Etat, et à des guerres cruelles, la production scientifique Méditerranéenne rebondit depuis 20 ans. Le Maghreb de ce point de vue se différencie du Moyen orient où les effets de guerre ont été désastreux ou de l’Afrique sub-saharienne où le retrait de l’Etat a subordonné la recherche à un marché international du travail scientifique, échappant aux institutions, et commandant l’agenda comme les stratégies de choix de sujet. La recherche au Maghreb est fortement professionnalisée (statut, exigences académiques, ancrage à l’Université et dans la haute fonction publique technique) et institutionnalisée. Les chercheurs disposent en outre d’une bonne insertion internationale (en Europe en particulier).
Pour faire un bond supplémentaire en avant, il est certain qu’une politique favorable, suivie, perspicace, et bien sûr financée est indispensable.
L’ensemble de ces pays connaît une spécialisation très particulière, dans les sciences de la matière plus que de la vie. Le profil de publication des 8 pays Méditerranéens est très centré sur les sciences de la matière (physique, chimie, ingénierie), avec une notable sous-spécialisation en sciences du vivant (biologie fondamentale et appliquée, recherche médicale). En outre les Mathématiques sont partout en faveur. Le Maghreb et le Liban en font une spécialité extraordinaire.
Il existe des nuances entre pays. La spécialisation en sciences de la matière est extrême en Algérie et en Egypte. Elle s’atténue quelque peu au Maroc et en Tunisie (qui a un profil de spécialisation assez conforme à celui du reste du Monde). C’est le Moyen-Orient qui fait le plus de place à quelques spécialités de sciences naturelles : principalement à la biologie appliquée (Jordanie, Syrie) voire à la recherche médicale (Liban).
Dans chaque grande discipline, les pays développent chacun certaines sous-disciplines. C’est parfois sous l’impulsion d’une figure de haute qualité qui forme une « école » ou, au moins, une ensemble de personnes formées dans cette sous-discipline. C’est parfois le résultat de dynamiques de diversification, liées à l’industrie, à des coopérations particulières, à l’arrivée de chercheurs nouvellement formés à l’étranger, à l’opportunité d’innovations dans de jeunes universités.
Partout (et surtout au Maghreb) les mathématiques sont sur développées. Partout, les sous disciplines de base dans le domaine du vivant (biologie générale, biochimie, biologie cellulaire et moléculaire ; immunologie) ainsi qu’une variété de domaines médicaux (oncologie, hématologie, endocrinologie, etc.) restent sous-développées (sauf les neurosciences, fortes au Maroc). Le Maroc a cependant des points forts en biologie végétale, la Tunisie en matière d’élevage, l’Egypte en nutrition et en industrie agro alimentaire.
L’Egypte et tous les pays du Maghreb sont hyper-spécialisés en sciences de la matière avec une préférence marquée pour les sous-disciplines de base (chimie ou physique), toujours très développées. La situation dans les sciences de l’ingénieur est plus contrastée : l’Algérie fait une percée en informatique, en traitement du signal et en opto-électronique. L’Egypte, l’Algérie et la Jordanie (qui n’a pourtant pas de pétrole) partagent une forte spécialisation en Génie chimique, et en science des polymères. La pharmacologie est l’apanage de trois pays : l’Egypte, la Jordanie et le Maroc. Il reste à voir si c’est en collaboration avec des industriels…
Ce sont les pays du Machrek qui montrent un profil plus équilibré, grâce aux sciences appliquées : la Jordanie et la Syrie cultivent des points forts en toutes science agricoles et en écologie (la Syrie grâce, entre autres, à la présence de l’ICARDA à Alep) ; le Liban en santé (cardiologie, génie biologique, santé publique). L’Egypte est sous spécialisée dans tous les domaines médicaux. Ces indications peuvent être complétées par un examen des domaines où la progression a été la plus marquée ces dernières années. Les données montrent que l’évolution va dans le sens des spécialisations acquises : elle les conforte, et ne les corrige nullement.
L’impact des articles publiés par les pays méditerranéens, leur résonance dans la communauté scientifique mondiale, est relativement faible : trois à quatre fois moindre en moyenne que celui de travaux effectués dans les « métropoles de la science » ; mais aussi deux fois moindre que celui de travaux latino américains (Chili : impact moyen 0,5 ; Méditerranée : 0,25) ou dans d’autres pays en développement (Thaïlande, Afrique du sud… : impact 0,5). L’ensemble des 8 pays est au même niveau de ce point de vue (de l’Egypte : 0,20 au Maroc : 0,23).
Mais il y a des exceptions : certaines sous disciplines dans chaque pays ont un impact supérieur. Elles ne correspondent pas nécessairement aux domaines les plus traités (ceux de plus grande spécialisation). Des communautés scientifiques petites mais denses livrent souvent des résultats plus originaux que d’autres plus fournies. C’est l’occasion de rappeler ici que la science dans les « petits pays scientifiques » repose souvent sur des figures, de petits groupes de spécialistes, qu’il faut connaître et qu’il est primordial de cultiver et de soutenir sous peine de voir disparaître l’activité scientifique dans son ensemble.
L’écart entre impact et spécialisation est illustré par des figures qu’on trouvera dans les « leaflets » de chaque pays. Plusieurs sont reprises dans le rapport transverse de « macro bibliométrie. On y remarque par exemple qu’en Algérie les travaux d’écologie (qui n’est pas une grande spécialisation) ont un impact moyen plus élevé que ceux de physique nucléaire (qui en est une grande). Et que la petite communauté de chimie analytique affiche aussi un bon impact. De même en Egypte, l’impact est élevé en optique et électronique & traitement du signal (petite spécialité), et plus médiocre en Chimie (grande spécialité du pays). L’objet de la micro-bibliométrie consiste à mettre à jour ces spécialités (qui ne sont pas toujours les plus répandues) qui jouissent d’une réputation internationale forte. Il est utile de les connaître, d’identifier finement le potentiel (par sous domaines) et, enfin, de le localiser pour imaginer de nouvelles stratégies. C’est l’objet de la micro bibliométrie.
De nouveaux outils sont nécessaires pour effectuer ce travail de repérage au niveau le plus fin et c’est ce que propose ce rapport dans sa seconde partie. Par construction, ces outils sont disponibles pour chaque pays. Ils ne sont pas destinés à soutenir des synthèses régionales mais des stratégies locales adaptées. Le rapport présente des exemples pour illustrer leur usage et leur mode de construction.
Nous avons tenté de mieux cerner la production en la subdivisant en 100 sous domaines scientifiques et nous avons localisé les capacités installées pour chacun, par ville, institution, parfois laboratoire. Nous avons aussi répertorié les auteurs principaux, leur spécialité, leur affiliation institutionnelle, et nous avons mesuré leur rôle (concentration de la production). Ces données permettent de mieux approcher le potentiel actif de recherche.
Pour chaque pays, nous établissons alors :
un Tableau de bord qui croise les lieux de production avec les sous disciplines, et hiérarchise leurs contributions.
Ce tableau peut-être établi sur le score de l’institution dans la sous-discipline (Etat des lieux) ou en calculant la progression de la production dans deux périodes distinctes (Tableau des progrès). Un responsable national peut ainsi voir d’un coup d’oeil les lieux et les points forts ou faibles. Il peut aussi apprécier les progrès en cours, que nous avons cartographié de même sorte. Typiquement ces tableaux permettent de repérer la contribution des universités, le rôle de certaines écoles ou instituts dans des créneaux spécifiques ou encore le rôle du secteur productif dans des domaines précis. Le Tableau des progrès a souvent révélé la montée en puissance des jeunes universités, la redistribution géographique des capacités, la diversification des spécialités et a permis d’identifier avec précision les problèmes de masse critique et de mutualisation des moyens qui en découlent. Il faut souligner que les résultats sont souvent inattendus et les réactions fortes.
Un Atlas des institutions majeures.
Nous faisons ressortir pour chaque spécialité les contributions aux différents sous-domaines. On peut alors imaginer les points forts à faire valoir, les faiblesses à combler, les stratégies de recherche originale à développer à partir des forces installées (que l’on repère par le domaine que porte un établissement). Ainsi, par exemple , la Jordan University of science and technology (Irbid, Jordanie) a révélé un potentiel dans la pharmaco-toxicologie et le génie énergétique ; suivent d’assez près par les S&T de l’information communication (STICs) et le génie civil (BTP Transports). Ces points forts sont originaux et pertinents. C’est à des experts internationaux de dire si les sujets sont bien orientés (anticipateurs), ce qui semble être le cas pour JUST. L’Atlas de l’institution peut donc servir de document d’entrée d’une expertise qui participe de la stratégie de l’établissement et renforce la capacité de décision de l’institution. Enfin, la confrontation des Atlas permet de se poser des questions. Par exemple en Jordanie ce repérage a permis de montrer que JUST et Jordan University favorisent des spécialités similaires ; il y a donc un problème de différenciation. Ou encore, au Maroc, une Université (celle de Kenitra) qui concentre ses nouvelles forces en toutes disciplines sur les questions de « l’Eau » : elle construit ainsi un « label » dans le pays.
les Réseaux de collaboration qui structurent la recherche (dans une spécialité, une institution, un pays).
Nous incluons dans cette étude celle des coopérations. On notera que les points forts sont structurés par des réseaux durables. L’analyse peut se faire à l’échelle des établissements. La carte des collaborations tracée dans chaque cas fait ressortir des réseaux de petite taille, bâtis autour d’une figure (et plus souvent d’un binôme très productif) avec une poignée de coopérants étrangers fidèles. Les spécialités fortes sont souvent structurées par un réseau dense (dont tous les membres sont en relation mutuelle), ou/et interdisciplinaire (deux noyaux de spécialité différente, reliés par une « figure » ; ex. : génie énergétique-méca/thermo, ou botanique-chimie organique autour de questions de pharmacologie). Les exemples analysés montrent des collaborations entre membres d’un même établissement qui sont peu mobiles (inter- universités). Au lieu de voir cela comme un inconvénient il est possible d’imaginer des stratégies d’établissement tablant sur un personnel stable et qualifié. Les collaborations entre établissements sont très différentes de celles des individus. Les collaborations internationales sont généralement « exclusives ». Les institutions étrangères ne collaborent pas entre elles ; et elles sont rarement en tiers dans des collaborations engagées sur le plan national. Le rapport discute la portée et la valeur stratégique de chaque configuration.
Enfin les collaborations au niveau d’un pays sont présentés avec deux exemples : la Jordanie et l’Algérie. La Jordanie est fortement structurée par ses deux universités principales de recherche (JUST et Jordan U), liées, et qui s’associent à de nombreux établissements, privés ou publics – mais à peu d’autres universités. En Algérie, les réseaux sont nombreux et dispersés. Chaque établissement a les siens, avec ses partenaires étrangers multiples. Toutefois, des configurations inédites peuvent apparaître. En Jordanie, un réseau long relie plusieurs universités locales dans un domaine précis (opto-électronique). C’est une sorte de laboratoire sans murs, ou de réseau de (presque) toutes les compétences nationales du domaine. Une autre configuration d’intérêt met en coopération des laboratoires de plusieurs pays, notamment européens et maghrébins, sur des objectifs ambitieux (par ex. travaux sur des maladies génétiques). Cette figure traduit la participation à de grands projets internationaux, qui haussent le niveau.
Il est possible d’imaginer pour des spécialistes des domaines d’effectuer une confrontation de Tableaux de bord pour un ensemble de pays et faire surgir ainsi des tendances fines, des faiblesses régionales, des tendances à contre courant, des progrès partagés ou des involutions inattendues. Une politique visant à suggérer des alliances ou des coopérations et qui permettraient de corriger les carences dans le voisinage géographique est envisageable à partir de cette mise en commun des observations à ce niveau le plus fin. Les Tableaux de bord seraient ainsi des outils permettant de construire la masse critique nécessaire au développement scientifique.
Les résultats bibliométriques situent les pays méditerranéens étudiés parmi les pays en développement « intermédiaires », encore hésitants à soutenir la science et l’innovation. Ils montrent aussi une progression spectaculaire, surtout au Maghreb depuis 20 ans et plus vite que dans le reste du monde. Seule une politique suivie, perspicace, appuyée sur des coopérations judicieuses et bien sûr financée peut renforcer cette émergence de capacités scientifiques fortes. La bibliométrie pourrait s’avérer un outil essentiel du renouveau scientifique des pays de la Méditerranée.

